Tite 3 : 5 à 7
il nous a sauvés, non à cause des oeuvres de justice que nous aurions faites, mais selon sa miséricorde, par le baptême de la régénération et le renouvellement du Saint-Esprit, qu’il a répandu sur nous avec abondance par Jésus-Christ notre Sauveur,afin que, justifiés par sa grâce, nous devenions, en espérance, héritiers de la vie éternelle.

Une histoire écrite par Ami Rougé


Sept heures du matin. Le portable sonne sur la table de chevet sortant Adeline du doux rêve qui la berçait.
-Qui m’appelle à cette heure-ci un samedi matin ? grommelle t-elle. Ma grasse matinée est ratée.

Aie ! Un visage ravagé par les produits d’éclaircissement de la peau s’affiche sur l’écran.
– La première dame qui me téléphone ? C’est pas bon ça.
Le cœur d’Adeline se contracte. Lorsque la femme du pasteur appelle c’est toujours pour demander de lui rendre un service immédiat. Et il ne faut jamais la contrarier au risque de s’attirer ses foudres. Elle hésite. Elle la prend en ligne.

-Bonjour ma fille.

Adeline déteste que cette femme qui a quinze ans de moins qu’elle l’appelle ‘sa fille’.  Elle soupçonne un esprit de supériorité dissimulé sous l’expression d’une fraternité spirituelle.

-Bonjour maman pasteur.

Bon, que celui qui n’a jamais été lâche lui jette la première pierre.

-J’espère qu’il n’y a rien de grave…

-Non ma fille. C’est juste que nous avons convoqué vite fait une réunion avec les anciens de l’assemblée. Nous devons discuter d’une chose importante pour ta cérémonie de mariage, et tu dois y assister.  On se voit à douze heures.

L’envie d’envoyer une gifle à travers les ondes, est-ce que cela vous est déjà arrivé ?

-Ca va être difficile. Je dois me rendre à la boutique pour le dernier essayage de ma robe. Le rendez-vous est à 10 heures.

Un silence de plomb s’installe de l’autre côté.

-Allô Marthe ? Euh maman Pasteur.

-Hum, hum… je suis là.  Ma chérie, tu as largement le temps d’arriver à la réunion et à l’heure. Ce n’est pas la robe de Lady Di que tu vas essayer quand même !

-Mais…

-Eh, ma fille. C’est pour toi que tous les anciens ont accepté de se déplacer alors que nous ne les avons informés qu’hier. Si tu n’es pas là, tu te débrouilleras pour organiser ton mariage hein !

On avait prévenu qu’il ne fallait pas contrarier la première dame.

-Ok. Je serai là.

-Il faudra ramener quelque chose à manger. Toi et moi seront les seules femmes, donc on fait moitié-moitié pour huit personnes, si ça ne te dérange pas.

Bien sûr que ça dérange Adeline. On la réveille à sept heures un samedi matin, on  lui impose une rencontre imprévue, on compromet le bon déroulement de l’essayage de la robe de sa vie et pour couronner le tout, on lui demande de faire une cuisine d’urgence pour quatre personnes. Elle ne va pas se fatiguer, il y a des tartes surgelées dans le congélateur.

-Ne fait pas manger [1]des blancs hein, précise maman pasteur, les papas-là n’aiment pas ça.

Une massue s’il vous plait. Vite !

-Que Dieu te bénisse ma fille. A tout à l’heure.

Que Dieu te maudisse…Non même pas en rêve.

-Oui que Dieu te bénisse aussi maman pasteur.

Contrariée, Adeline s’installe à son bureau. Sa lecture quotidienne tombe comme par hasard sur Matthieu 5. Elle est interpellée par le verset Mais moi, je vous dis que quiconque se met en colère contre son frère mérite d’être puni par les juges; que celui qui dira à son frère: Raca! mérite d’être puni par le sanhédrin; et que celui qui lui dira: Insensé! mérite d’être puni par le feu de la géhenne..

Se sentant reprise, elle confesse sa colère et demande au Seigneur de changer son cœur. Après une heure de prière, elle passe un coup de fil avant de prendre sa douche et hop ! direction la station châtelet où l’attend  la douce Sarah.

Sarah…tout un poème. Cette  nouvelle convertie l’a accompagnée dans toutes les démarches de préparation de son mariage. Elle l’a aidée à trouver la robe adéquate, lui déconseillant le décolleté dévoilant sa forte poitrine,  lui recommandant d’éviter le blanc immaculé qui risquerait de rendre son visage noir ébène pâle sur les photos, lui suggérant de ne pas dépenser la moitié de son Smic pour une robe qu’elle ne porterait que quelques heures. Sarah, un bébé spirituel qui semble être née la maturité spirituelle à la bouche. On en est à se demander qui d’Adeline quarante-sept ans et de Sarah vingt-deux ans devrait être la marraine de l’autre. Elle l’a libérée tout à l’heure au téléphone.

-Tu ne pourras pas préparer un bon repas africain, tu sais le temps que cela prend. On ira à Château-Rouge acheter un Tchep[2] à emporter et le tour sera joué.

La robe de la future mariée lui va à ravir. Les vendeuses ont du mal à croire qu’elle a quarante-sept ans.

-Vous en faites trente.

-Merci et sans lifting s’il vous plait.

Elle se pose une main à la taille et parodie un défilé de mode. L’assistance est amusée. Adeline, « jolie femme bété [3]» comme l’appelle la mère de Sarah, est consciente de sa grande beauté. Elle n’a jamais fait cas des avis de ceux qui à l’église la jugent peu modeste et trop extravagante.

-Tu veux que je sois ‘fausse’ ? a t-elle l’habitude de répondre.

L’essayage est rapide puisque ‘ce n’est pas la robe de Lady Di quand même ’.

-Quand j’y pense Sarah, maman pasteur m’a mal parlée, hein ?

-Laisse tomber. Ce n’est pas bien grave. Je dois te quitter car j’ai mon cours de piano.

Filleule et marraine se séparent après une longue étreinte. L’essence d’un amour sincère et véritable s’échappe de leurs pores.

Adeline a en effet largement le temps d’arriver à l’heure au rendez-vous de 12h. C’est donc en traînant qu’elle se laisse conduire à la station Château Rouge. Le petit crochet au restaurant sénégalais ayant duré plus longtemps que prévu (la dépouillant au passage de la somme de soixante euros) c’est en courant que la future mariée se rend à l’église. Elle déteste être en retard. Elle arrive avant l’heure. L’église est fermée.

-Je crois que Dieu veut travailler mon cœur, sinon vraiment, ce n’est pas possible.  Ce n’est pas possible.

Le couple pastoral émerge à 12h25, serein, nonchalant. Les autres personnes investissent l’espace au goutte à goutte.

-Waouh ton Tchep est bon, femme bété.

Le pasteur bon vivant a du mal à éviter l’excès de table. Il faut dire que son épouse connue pour sa générosité a ramené de quoi nourrir tout un régiment. C’est à 14 heures que la dernière bouchée de nourriture disponible traverse la gorge du pasteur.

Après une petite prière rapide Paul Bokouni lance la réunion. Volubile et pédant, l’ancien fait parti de ces personnes multi diplômées qui n’ont pas encore saisi qu’un intellectuel ne sachant pas adapter son exposé à son auditoire n’est digne que d’un seul adjectif : ridicule. Son discours a la lourdeur de son poids. S’il avait prié aussi longtemps avec autant de solennité le ciel se serait ouvert.

 

le secret de la robe de mariée

-Tu as compris ce qu’il a dit ?

La grosse voix de maman pasteur sort Adeline de son sommeil.

-Papa Paul, il faut résumer la chose notre sœur va vite comprendre.

-Sœur Adeline. Nous avons appris que tu avais prévu de porter une robe blanche à ton mariage. Après consultation nous sommes arrivés à la conclusion qu’une telle décision n’était pas compatible avec ton cas.

Adeline ne bronche pas mais son froncement de sourcils trahit son incompréhension. Les autres hommes se murent dans le silence. Maman pasteur décide d’y aller plus franchement.

-Tu ne peux pas porter une robe de mariée blanche pour ton mariage.

-Ce n’est pas un souci. Sarah m’a dit cela. A cause de mon teint je l’ai prise en blanc cassé.

-Tu n’as pas compris du tout. Ce que l’on appelle robe de mariée là, tu ne peux pas porter : (elle énumère en s’aidant de ses doigts )blanc, écru, multicolore, bicolore, blanc cassé, blanc brisé, blanc ciré…

-En vertu de quoi ?

-En vertu de ton âge…

-Mon âge a fait quoi ?

Papa pasteur se lève.

-Parce que tu as quarante-sept ans et que la robe de mariée est réservée aux jeunes filles.

Adeline Blé ricane nerveusement, puis se met debout à son tour. Tous redoutent qu’elle ne se laisse gagner par la colère. Elle se dirige vers son sac et en retire une Bible qu’elle brandit.

-Montrez-moi un passage des Ecritures qui déclare qu’une femme de quarante-sept ans ne peut pas porter une robe de mariée.

-Cela n’est pas inscrit noir sur blanc dans la Parole, mais c’est un fait entendu…tout le monde en convient. La robe blanche est synonyme de pureté et la pureté d’une femme c’est sa virginité à son mariage. Tu n’es pas une jeune vierge, tu ne peux donc pas porter de robe blanche.

-Frère Paul…Dieu m’a fait grâce d’avoir un époux à mon âge. Je me marie pour la première fois et vous voulez m’empêcher de porter une robe de mariée ?  Tchié [4]! Je refuse. Je refuse !

Maman pasteur abandonne sa chaise pour aller au combat.

-C’est ainsi dans notre église, assène t-elle,  tu dois respecter les règles. En plus de ton âge, tu as un enfant de trente ans. Il va penser quoi en voyant sa vielle maman en robe blanche ?

Peut-on remettre la palme d’or de la stupidité à cette dame ?

La voix d’Adeline est calme et assurée.

-Je suis née de nouveau il y a dix-huit ans. Mon passé est effacé et vous osez me dire que je ne suis pas pure. Vous voulez annuler l’œuvre du Seigneur sur ma vie ? Vous êtes qui ?

La tension est en train de monter.

-C’est notre décision. La robe blanche est signe de pureté et de virginité et ce n’est pas ton cas, discussion close.

La tension est palpable. Adeline applaudit.

-Vraiment maman pasteur ? Vraiment ? Pureté tu dis ? Pourtant, le mois dernier, on a fêté ici le mariage d’Adina…

-Tu fais semblant de ne pas comprendre ou quoi ? Adina a vingt-cinq ans et toi tu en as quarante-sept.  Elle est sans enfant et toi tu en as. Et n’oublie pas, tu n’es pas qu’une mère, tu es une grand-mère…ton fils vient d’avoir une fille.

-Et puis ? Et puis ? C’est pas Adina qui a avoué- ici- devant toute l’assemblée- que son fiancée- et elle -avaient couché plusieurs fois ensemble ? Pourtant sa robe de mariée étant blanche hein…bien blanche même.  Elle est passée par le chirurgien pour redevenir vierge ou quoi ?

L’atmosphère est de plus en plus lourde.

-Elle sort d’où pour être plus pure que moi qui n’ai pas couché avec un homme depuis ma conversion, il Y A DIZOUITAN ? Ou bien c’est parce qu’elle est la nièce de papa et maman pasteur ?

Il y a de l’électricité dans l’air.  Adeline vient de marquer un point avec cette dernière phrase. Un des anciens se range de son côté.

-Elle a raison. La Bible nous dit bien de ne faire acception de personne. Je ne vois aucune raison de refuser à l’une ce qui a été autorisé à l’autre.

Les premiers acquiescent,  les seconds réfutent , la confusion règne. Ils finissent par se séparer sans avoir trouvé un terrain d’entente.

A son arrivée à l’église le dimanche matin Adeline n’est même pas surprise de constater que l’histoire de l’échec au sommet est déjà connue de tous.

-Hum le SMS ivoirien est puissant, glisse t-elle en riant à Sarah. Il a battu le téléphone arabe.

L’histoire de la robe de mariée est au centre des conversations dans cette église aux accents ivoiriens.  Les uns sont d’accord avec Adeline, les autres ne comprennent pas sa rébellion.

-A son âge là elle veut porter robe blanche. Maman pasteur a raison, c’est ensemble Kita qu’elle va mettre. Lol.

-Ma chérie, âge ou pas âge, quelle femme d’aujourd’hui ne rêve pas de porter robe blanche à son mariage ? Même les villageoises. Mais c’est Maman pasteur qui gagne toujours oh !  Nous même on sait ça oh !

En effet, Marthe Aman a toujours remporté ses bras de fer contre tous ceux qui se sont opposés à elle. La nuit portant conseil, elle est arrivée ce dimanche matin à l’église déterminée à faire plier Adeline Blé. Cinq minutes de discussion avec le futur marié suffisent à lui assurer la victoire.

Le fiancé entraine la fiancée loin des oreilles curieuses dès le culte terminé. Plusieurs mégères rêvent de devenir de petites souris pour ne perdre aucune miette de la conversation que tiennent les futurs mariés. Sarah observe les choses du coin de l’œil, prête à voler au secours de celle qui l’avait conduite au Christ après huit mois d’évangélisation. Elle la voit remuer la tête en signe de refus, puis serrer les poings de la colère, puis taper du pied pour résister, puis fondre en larmes, défaite. La conversation a duré douze minutes. 

-Tu m’attends ? lance Adeline en passant devant Sarah, je dois voir maman pasteur pour qu’elle prenne mes mesures. Elle m’offre mon ensemble Kita pour ma cérémonie de mariage.

Après avoir entendu la proclamation de sa victoire des lèvres de l’adversaire vaincu,  la première dame entame la marche du vainqueur,  ses pieds jouant du tam-tam et entrainant son postérieur dans une danse presque indécente.

-Je n’arrive pas à croire que tu aies cédé, reproche Sarah à la future Mme Kassy.

-Ils ont dit à Parfait que s’il n’arrive pas à me convaincre, ça veut dire qu’il n’a pas l’autorité pour devenir pasteur. Puisque la Bible dit qu’un ancien doit savoir tenir sa maison.

-En résumé, ils ont tout simplement menacé de lui refuser l’agrément pastoral si tu osais porter une robe blanche….

-C’est le vrai fond. Je n’allais pas commencer mon mariage avec un mari qui me déteste.

Elle est douée pour la guerre la maman pasteur. Elle n’a pas volé sa réputation. Chapeau bas.

Les jours ont beau passer, Sarah n’arrive pas à oublier le scandale autour de la robe de mariée.

‘C’est quand même fou que des Africains, chrétiens de surcroît, soient aussi complexés. Voir le Kita, ce tissu tissé main, gage du savoir-faire de nos artisans, et garant de la noblesse de notre tradition africaine, être considéré comme de moindre valeur que la robe de mariée occidentale, cela me fait mal au cœur.’                                                                                               La jeune fille pense qu’au-delà du prétendu défaut de pureté et de la question de l’âge il s’agit d’un sentiment d’infériorité.

« Tu es pure ? Tu mérites de porter la robe des occidentaux. Tu es impure ? Pour toi c’est punition : pagne kita. »

D’ailleurs, celui offert  par la généreuse maman pasteur tarde à arriver. Adeline Blé est inquiète. On la rassure d’en haut.

-Ne manque pas de foi ma fille, c’est à cause des grèves de air France. Beaucoup de vols ont été annulés. Ma sœur arrive le 18 avec ta robe.

-Quoi ? Mais je me marie le 19.

-Et puis on va faire comment ? On ne peut rien changer.

-Et si elle ne me va pas ?

-Ca ? Jamais de la vie ! Mon tailleur-là, il ne rate rien. La robe va t’aller bien même. Jamais je ne gaspille mon argent dans des vilaines choses. 120 .000 CFA dépensés ? Hum, tu peux dormir sur tes deux oreilles.

Dormir sur ses deux oreilles ? La future mariée n’y parvient plus depuis l’histoire de la robe. Elle est toutes les nuits dérangée par un même rêve : l’avion qui doit arriver d’Abidjan avec sa tenue se crashe. Le kita est dévoré par une sirène. Adeline se retrouve nue à sa cérémonie de mariage. Les hommes détournent le regard et les femmes lui tournent le dos. Sarah arrive, lui sourit, lui tend un cadeau. Au moment d’ouvrir  le paquet, elle se réveille.

Elle n’ose parler de ce rêve à personne de peur qu’on en donne une interprétation négative.

Nous sommes le 18. Adeline Blé et Parfait Kassy se sont unis devant le maire en présence uniquement de leurs deux témoins. Pour de bons pentecôtistes l’union civile n’est qu’une formalité. Le plus important c’est ce qui suit : la cérémonie de bénédiction à l’église, l’union devant Dieu.

Il est sept heures du soir lorsque le visage blanchi de la première dame apparaît sur le portable d’Adeline.

-Ma fille, le Seigneur a été fidèle. Tu peux le louer. Ta tenue est là. Elle est belle. Je n’ai pas gaspillé mon argent. Elle est trop belle, plus que toi même.

Adeline n’a pas le temps de jouer la susceptible. Elle est soulagée.

-J’arrive pour l’essayer.

-Il fait trop tard. Tu l’essaieras demain matin.

-Mais…

-Eh ! Femme de peu de foi. Elle t’ira bien. Ma sœur est bâtie exactement comme toi. Gros sein, forme guitare. Elle a essayé la robe, je veux dire l’ensemble, ça lui va bien. Ca t’ira.

Par manque de choix, on ne peut que  s’incliner.

Le lendemain jour du mariage, Sarah, Tata Huguette, et maman pasteur se retrouvent chez la future mariée.

-Toi tu es chanceuse. Moi maman pasteur je ne me déplace pas comme ça chez les gens. Regarde ma fille le beau cadeau du Seigneur.

Elle parlait d’elle ou de Dieu ? En tout cas sa voix est enjouée, son sourire est large et sincère. Elle est fière du présent qu’elle montre. Elle peut…le Kita choisi est magnifique. La qualité se distingue à la vue et se confirme au toucher.  Le modèle est élégant et digne de la réputation de ‘sapeuse’ d’Adeline Blé. Cette dernière s’éclipse dans sa salle de bain pour essayer son ensemble en pagne Kita. Un cri déchire les tympans.

– Sarah, au secours je suis morte, je suis morte.

Est-elle en état de choc après avoir vu dans la glace son corps glorifié ? Non, c’est un véritable cri de détresse. Le corsage est petit, bien trop petit. Impossible de monter la glissière au-delà de la taille. L’énorme poitrine est comprimée.

-Apportez un verre d’eau, elle suffoque, vite.

-Oh Jésus oh ! J’ai fais quoi oh ! Pour mériter ce sort oh ! Tu me donnes du bonheur oh ! Après c’est le malheur oh !

On croirait qu’elle a perdu sa mère.

-Qu’est ce que je vais porter ? Une mariée sans robe, on n’a jamais vu ça encore oh !

Sa main droite tient sa tête en ébullition, sa main gauche est posée sur son coeur meurtri ; heureusement que sa petite salle de bain ne lui permet pas de faire des roulades. Devant ce spectacle désolant, Tata Huguette se tourne vers maman pasteur.

-C’est quel genre de couturier ça ? Ou bien tu n’as pas donné les bonnes mesures ?

La femme du pasteur est elle aussi visiblement ébranlée. Elle a voulu rendre un service et cela tourne au désastre. N’étant pas femme à se laisser abattre, sa réaction est digne de sa réputation.

-Stop aux pleurnicheries. On ne va pas laisser Satan gagner ce combat. Je vais trouver une solution.

Elle dégaine son téléphone. Quel contraste ! Les doigts de Koumba Gawlo[5] tiennent un portable sur la joue de Vivianne Chedid.[6] Sarah tressaillit à la vue des ravages du blanchiment raté. Pourquoi le Saint-Esprit qui arrive à donner des prophéties incroyables à cette femme est-il incapable de l’aider à accepter sa peau noire ?

-Mes filles, Dieu est bon, j’ai trouvé la solution. On va apporter tout cela à Marthe la noire. Elle a dit que c’était un petit souci pour elle. Elle va tout réparer.

-Tu en es sûre ? S’enquiert tata Huguette, sceptique.

-Oui, c’est une grande couturière.

-Toi tu connaissais une bonne couturière ici à paris et puis tu es allée donner ça à Yopougon ?

La première dame prend de la hauteur. Telle une capitaine de l’armée, elle distribue ses ordres.

-Adeline, tu attends ici. Tous les autres on y va. Sarah ramènera la tenue à sa marraine quand elle sera réparée.

Sur le pied de guerre, Marthe Aman dépose Sarah chez la grande couturière toute trouvée, le reste de la troupe devant aller décorer la salle.

Le visage avenant, la voix douce et les gestes rassurants de Marthe la noire font à Sarah un accueil des plus détendus.

-Hum, j’espère que le tailleur a laissé assez de tissu à l’intérieur.

Sarah sourit.

-Il doit avoir laissé tout le tissu à l’intérieur, vu qu’il croyait coudre un vêtement pour Barbie.

Elles éclatent de rire.

-Tu aimes beaucoup Adeline.

Sarah hoche la tête.

-Ne t’inquiète pas, je vais faire de mon mieux pour qu’elle puisse passer une belle journée.

La couturière se met à l’ouvrage et constate dès le départ que ce sera compliqué.

-Je ne comprends pas cette histoire d’obliger la femme à porter un pagne Kita, alors que l’homme, lui, sera en costard cravate.

Sarah est surprise.

-Ha bon ! Il sera en costume, Parfait ?

Marthe la noire confirme : c’est elle qui a repris l’ourlet du futur marié.

-Les époux doivent toujours être assortis. C’est soit tous les deux à l’occidentale, soit tous les deux à la traditionnelle. Là, ça va faire Bizarre.

Parfait n’a pas été obligé de porter du Kita…il n’a pas été jugé impur…lui qui avant sa conversion a connu deux divorces…a eu cinq enfants de trois femmes différentes. Sarah est confuse. L’apprentie présente enfonce le clou.

-Lui en trois pièces blanc cassé de grande marque, et elle en villageoise ôôôôôôô…

Sarah est écoeurée. Ils ont déterré le passé de la femme mais pas celui de l’homme. Il se mariera tout à l’heure certain que Jésus a payé pour ses péchés…elle se mariera tout à l’heure son passé imprimé dans son ensemble Kita. La purification de Jésus pour l’homme de cinquante-deux ans est parfaite, mais celle de son épouse est soumise au barrage de l’assemblée des anciens.  Un vent de révolte pénètre dans la pièce et frappe Sarah en plein visage.

Après une heure de travail acharné, de démontage, et remontage, la couturière déclare un mini forfait.

-Elle pourra remonter la fermeture mais elle sera hyper serrée dans la robe. Ses seins seront hyper comprimés et déborderont allègrement. Hum, les pervers seront contents Oh ! Je ne peux faire mieux. La seule solution pour cacher le mal aise c’est qu’elle se couvre tout le haut avec une large écharpe. La pauvre.

A  l’autre bout du fil maman pasteur refuse de tomber dans l’apitoiement.

-Sœur Marthe, je viens d’avoir Adeline au téléphone. Elle a raconté un rêve qu’elle a fait à plusieurs reprises. Mon mari et moi on a pu l’interpréter. Prophétesse Assia l’a confirmé. Toutes ses complications viennent de Dieu. C’est Dieu qui lui donne une leçon car elle est trop attachée à la sape. On la connaît pour ça. Elle ne pense qu’à ça. La robe de mariage est tout ce qui comptait pour elle. On dirait qu’elle a dit oui à la demande en mariage juste pour pouvoir porter une robe de mariée…c’est pas sérieux.

Marthe la noire fronce les sourcils.

-Tu veux dire que c’est Dieu qui a mal guidé les mains du tailleur de Yopougon ?

Marthe la claire confirme.

-Oui. Dans le rêve sa robe a été déchiquetée par une sirène des eaux. Et la sirène des eaux c’est elle-même, vu comment elle ne pense qu’à plaire avec ses beaux vêtements. Donc Dieu a décidé de l’humilier pour lui faire comprendre. Elle tient sa délivrance maintenant. On lui a expliqué tout cela au téléphone. Elle a pleuré mais le Saint-Esprit l’a touchée. Je lui apporterai une écharpe Kita à l’église.

Sarah sort de chez la couturière la tenue délicatement rangée dans un sac de voyage, et se dirige vers le métro. Elle manque de justesse un départ et s’assoit sur le banc en soupirant bruyamment.

-Quand je pense que malgré ses cinq enfants avec trois femmes différentes il peut porter un costard blanc, et qu’elle est déclarée impure.

Elle pose le sac par terre. Le métro suivant arrive. Elle s’y précipite. Sa décision est rapide. Elle fait un détour par Châtelet avant de reprendre sa direction initiale.

Une future mariée inquiète l’appelle entre temps.

-Sarah tu es où ? Tu mets plus de temps que prévu. Je suis stressée. Vite. Dieu m’a parlée…viens  vite.

-J’y suis bientôt.

Sarah arrive chez sa marraine et la trouve prostrée devant le téléviseur, subjuguée par le mariage du prince Harry et de Meghan Markle.

-Tata Adeline ! éteint cette télé, ordonne Sarah agacée. Le 19 mai 2018 c’est le jour de ton mariage inscrit dans le ciel. C’est toi la princesse du jour et personne d’autre…regarde plutôt le cadeau de Dieu pour toi.

Adeline manque de tomber par terre lorsqu’elle voit le grand paquet que la jeune fille pose sur la table. Ses yeux se remplissent de larmes en lisant le nom de l’enseigne.

-A moi aussi Dieu a parlé, ajoute Sarah en déposant un tendre baiser sur la joue de sa marraine, réjouis-toi donc. Voici le véritable dessein derrière tous ces rebondissements : te montrer Sa miséricorde infinie et Sa grâce incommensurable. Tu te prépares?

Le frère Paul chauffeur du jour ouvre la portière de la voiture à la mariée.

-La princesse du Seigneur. Rendons grâce au Très Haut. Mon frère est béni.

Quand Sarah fait son entrée en maîtresse de cérémonie, les habitués de l’église sont soulagés.

-La mariée est là. A l’heure. Chapeau à elle.

-Il parait qu’elle a eu un problème ce matin avec son Kita oh.

-Oui je suis informée. La pauvre va mettre un pagne comme au village pour cacher sa camisole serrée.

-Eh, vraiment Yako[7] à elle.

-Hum, elle a trouvé un mari à quarante-sept ans, on ne va pas la plaindre pour une histoire de Kita. Moi j’ai vingt-huit ans et rien ne pointe à l’horizon.

-Et le frère Jacques ?

– Il dort !

Maman pasteur assise au premier rang essaie d’interroger du regard Sarah qui l’évite subtilement avant de prendre la parole.

-Chers invités, la cérémonie va commencer. La mariée est dans la voiture à l’abri des regards. Que tout les monde s’installe. Merci. Pasteurs, je vous cède la place.

Le cortège commence son défilé au son de la voix de la chorale. Tous n’attendent qu’une chose comme dans toutes les cérémonies de mariage : l’arrivée de la mariée ou plutôt l’arrivée de sa robe. Ils en auront pour leur déplacement avec Adeline. Son entrée  au bras de son fils diffuse plusieurs vagues d’émotions. Les membres de l’église ne cachent par leur étonnement en voyant sa tenue qui déjoue tous les pronostics.  Sublime, Adeline est drapée dans une robe ‘blanc cassé’ épurée. La coupe de princesse sage met en valeur son beau corps sans une seule once de séduction. Sa classe naturelle est rehaussée par une paire d’escarpins de la même couleur que la robe. Passée la seconde de surprise, les mains se décrispent : certaines participent au tonnerre d’applaudissements quand d’autres se saisissent avec frénésie d’appareils photo. Conduite par son fils, la princesse du jour se dirige vers son mari un large sourire aux lèvres, son voile long de trois mètres traînant élégamment derrière elle.

Les yeux de Parfait se remplissent de larmes en voyant sa dulcinée progresser vers lui. Puisqu’il ne l’a pas réalisé pendant tout ce temps de préparatifs, Dieu vient de lui ouvrir les yeux : c’est lui qui est béni d’avoir pu trouver une épouse. La bible ne dit-elle pas dans proverbes 18 : 22  Celui qui trouve une femme trouve le bonheur; C’est une grâce qu’il obtient de l’Eternel ? Pourtant pendant toute la préparation du mariage Adeline a été traitée comme la nécessiteuse ayant eu la chance qu’un homme daigne enfin en faire sa femme. Tout à l’envers. La robe blanche rappelle à Parfait comment Dieu nous a pardonné à tous, comment il nous a purifiés en jetant au loin tous nos péchés passés. Les larmes ruissèlent de ses yeux pour se déverser comme une action de grâce au pied du trône divin.

Sur le visage de maman pasteur s’éternise une grimace dédaigneuse, étendard de sa dignité chiffonnée.

Lorsque les deux fiancées se retrouvent l’un à côté de l’autre, Marthe la noire murmure à l’oreille de Sarah :

– Bien joué ma petite. Ils sont bien assortis là. En plus au vu des circonstances, la première dame qui a oublié l’écharpe kita promis ne pourra rien reprocher à Adeline et à son mari. Les menaces tombent à l’eau. Dieu avait tout prévu.

Oui, au point d’installer maman pasteur à un siège du docteur Koupla au cas où elle aurait une crise cardiaque à la vue de la robe interdite.

 

Ami Rougé

 

 

 

[1] Expression à l’ivoirienne pour dire « repas »

[2] Diminutif pour ‘Tiep bou dienn,’ repas sénégalais.

[3] Ethnie de l’ouest de la Côte-D’ivoire.

[4] Interjection qui exprime la surprise, l’étonnement…(purée)

[5] Chanteuse sénégalaise au teint ébène.

[6] Chanteuse sénégalaise au teint miel.

[7] Mot pour exprimer la compassion